3°- Des Entifa à
Zaouiat Sidi Rahal ( 5 Octobre 1883 )
D épart à 5heures du matin,en compagnie d’une caravane de cinq à six
personnes ;le pays est sûr ;on est en bladel mkhzen : point d’escorte.
D’ici à Demnat, je continuerai à cheminer sur les premières pentes de
l’Atlas,en me rapprochant de plus en plus de son pied. Pendant ce
trajet,je passerai insensiblement du moyen Atlas au grand : les deux
chaînes paraissent se rejoindre à la trouée de la tassawt,ou serait
l’extrémité de la première. Ma route d’aujourd’hui se divise en deux
portions distinctes :de Jem3a Entifa à l’oued Tassawt,et de la Tassawt à
Demnat
Dans la première
partie,le pays est accidenté,le sol pierreux,quelques fois rocheux ;il est
souvent nu,par moments garni de palmiers nains et de taçououts, ou
boisé ;peu d’eau ;cependant,au flanc des coteaux,au fond des ravins ,sur
les sommets ;s’élève une foule de villages,entourés de grandes plantations
d’oliviers,avec des haies de cactus :en somme,région d’aspect triste,mais
fort habitée. A 9 heures et demie,j’arrive au bord de la Tassawt :c’est la
Tassawt n'oufella,appelée aussi Wad Akhdeur « rivière verte ».Elle est
bien nommée ;elle coule au milieu d’une végétation merveilleuse,à l’ombre
de grands oliviers, dans une vallée couverte de champs et de vergers. A
partir de la Tassawt, j’entre dans une région nouvelle :accidents de
terrains moins sensibles ;sol terreux ;foule de ruisseaux ;nombreux
villages ;à chaque instant jardins immenses,à végétation superbe, à arbres
séculaires : c’est au travers de ce beau pays que je parvient à Demnat.
J’entre dans la ville à midi et demi.
Durant toute la
journée, beaucoup de monde sur le chemin. Je n’ai point traversé d’autre
cours d’eau important que l’oued Tassawt :il avait 15 mètres de large et
50 centimètre de profondeur ;eaux claires ;courant rapide,lit de
galets ;berges de terre,pentes douces,de 1 mètre à 1,50 de hauteur.
(6 et 7
Octobre 1883 )
Séjour à Demnat.
Cette ville est le siège d’un qaid qui gouverne la province de Demnat ;
celle-ci a pour limites :au nord,les Sraghna ; à l’est les Ntifas et les
Ayt Boualli ;au sud,les pentes supérieures du grand Atlas ;à l’ouest,les
Glawa et les Zemran.
Demnat est entourée
d’une enceinte rectangulaire de murailles crénelés, garnies d’une
banquette et flanquées de tours ; le tout est en bon état, sans brèches ni
portions délabrées. Trois portes donnent entrée dans la ville. La Qasba a
son enceinte à part et est bordée de fossés,ceux-ci,les seuls que j’ai vu
au Maroc,ont 7 à 8 mètres de large sur 4 ou 5metres de profondeur et sont en
partie remplis d’eau. Au milieu de ce réduit,s’élèvent la mosquée
principale et la maison du qaid .Muraille, Qasba, mosquée, maison,
toutes les constructions de la ville sont en pisé ; rien n’est
blanchi,sauf la demeure du qaid et le minaret qui l’avoisine. Le reste est
de la couleur brun sombre qui distingue les habitations depuis Boul jaad.
L’intérieur de l’enceinte est aux deux tiers couvert de maisons,en bon
état,quoique mal bâties. Le dernier tiers est occupé partie par des
cultures,partie par la place du marché :point de terrains vagues,point de
ruines ;en somme,air prospère. La population est d’environ 3000 âmes,dont
1000 israélites ;ceux-ci n’ont pas de Mellah ;ils habitent pèle mêle avec
les musulmans qui les traitent avec une exceptionnelle bonté. Demnat est
Sefrou sont les deux endroits du Maroc ou les juifs sont le plus heureux.
Il y a d’autres rapprochements à faire entre ces deux villes, dont les points de ressemblances
frappent l’esprit :même situation au pied de l’Atlas,à la porte du
Sahara,population égale,et composée d’une manière semblable ;prospérité
presque pareil ;même genre de trafic ;même caractère doux et poli des
habitants ;même ceinture d’immense et superbes jardins. En un mot, ce que
Sefrou est à Fas, Demnat l’est à Marrakech. Le commerce de Demnat est le
suivant :Les tribus de l’Atlas et du sahara (Dades,Todra) viennent s’y
approvisionner de produits européens et d’objets fabriqués dans les villes
marocaines, tels que cotonnades, sucre, thé, parfumerie,
bijouterie, beleras ;elles y cherchent aussi des grains,mais en petite
quantité :en échange,elles apportent des peaux,des laines et des
dattes,que les habitants de Demnat expédient à Marrakech.
Ce commerce,
florissant autrefois,a fait la richesse de la ville :il est en décadence
depuis quatre ou cinq ans. A cette époque,le sultan envoya un amin d’une
rapacité telle que le trafic ne fut plus possible :tout ce qui passait les
portes de la cité était,quelle qu’en fut la provenance,frappé d’un droit
arbitraire si élevé que bientôt les tribus voisines et les caravanes du
sud désertèrent ce marché,et se portèrent en masse sur Marrakech,ou elles
se fournissent à présent.
Demnate est entourée
de toutes parts d’admirables verges, les plus vastes du Maroc. Au milieu
d’eux sont disséminés une foule de villages se touchant presque, qui
forment comme des faubourgs de la ville. Ces jardins sont renommés au
loin ; leur fertilité, leur étendue, la saveur et l’abondance de leurs
fruits, les excellents raisins qui s’y récoltent sont légendaires.
Presque contigus aux
vergers de Demnate,s’en trouvent d’autres très célèbres,que nous avons
traversés en venant :ceux d’Ait OuAoudanous. Ils rappellent un triste
exemple de la rapacité du sultan et de la malheureuse condition de ses
sujets. Ces jardins, domaine immense et merveilleux, foret d’oliviers
séculaires et d’arbres fruitiers de tout espèce, arrosés par des ruisseaux
innombrables, appartenaient, il y a quelques années, à un homme fameux par
ses richesses et son luxe, Ben Ali ou El Mahsoub, dont la vaste demeure
s’élève encore au sommet d’un mamelon qui les domine. Cette fortune
énorme, cette ostentation, ce pouvoir,portèrent ombrage au sultan. Soit
pure cupidité,soit crainte de l’influence croissante d’un homme aussi
puissant,il le fit une nuit surprendre,saisir,emmener :on le jeta en
prison dans l’île de Mogador. En même temps, ses biens furent confisqués
et réunis à ceux de la couronne. J’appris plus tard à Mogador que le
malheureux Ben Ali,qu’on y connaissait sous le nom d’El Demnati,
avait,après plusieurs années de captivité,obtenu sa liberté au prix de
tous ses biens. Mais il n’en jouit pas .Au sortir de prison,à la porte de
Mogador. Il mourut .
Extrait du livre : "
Reconnaissance au Maroc
" (1883-1884),
VICOMTE CHARLES DE FOUCAULD
, pages
76,77 et78